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Evenement

Pierino Chanoux, le courage discret d’un jeune Valdôtain

Certaines histoires risquent de demeurer prisonnières d’un nom de rue, d’une plaque, d’une mémoire que l’on traverse sans toujours s’interroger sur ce qu’elle recouvre. C’est aussi pour cette raison que la présentation de l’ouvrage Pierino Chanoux et son « Diario », écrit par l’historien Joseph-César Perrin et publié aux éditions Alessi, a pris une portée qui dépasse largement le cadre d’une simple rencontre littéraire. La présentation s’est tenue vendredi 5 juin au siège du SAVT, à l’initiative du SAVT Retraités. La rencontre était animée par Aldo Cottino, secrétaire de la catégorie, qui a introduit le travail de Perrin en rappelant la valeur humaine et civile de la figure de Pierino Chanoux.

« C’est un livre qui nous montre que même des personnes extrêmement ordinaires ont pris part à la lutte antifasciste, parfois au prix de leur propre vie », a souligné Cottino, en reliant cette mémoire à ce que la Vallée d’Aoste possède aujourd’hui de plus précieux : la liberté et l’autonomie. « Si nous pouvons aujourd’hui jouir de la liberté, si nous pouvons jouir de l’autonomie, c’est grâce à des personnes comme lui. » Pierino Chanoux est mort à vingt ans, le 30 juin 1944, lors de la bataille de Saint-Nicolas. Un âge qui, aujourd’hui, semble presque impossible à associer à un choix aussi radical : entrer dans la Résistance, risquer sa vie, aller jusqu’au sacrifice. Joseph-César Perrin a expliqué que ce livre répond à plusieurs nécessités : le quatre-vingt-dixième anniversaire de la bataille de Saint-Nicolas, le centenaire de la naissance de Pierino Chanoux et, surtout, le besoin de redonner un visage et une histoire à un jeune homme dont beaucoup ne connaissent guère que le nom.

« Si l’on demande aujourd’hui qui était Pierino Chanoux, je crois que très peu de personnes sauraient répondre », a observé l’historien. À Villeneuve, une rue porte encore son nom, celle qui part de la place de l’Assomption en direction du pont des Mottets, car c’est là que se trouvait la maison de sa famille. Mais derrière ce nom se cache une vie brève et dense, que Perrin a patiemment reconstruite à partir du journal rédigé par Pierino lui-même.

Né à Aoste le 10 mars 1924, baptisé à la cathédrale sous le nom de Piero Celestino, Pierino vécut son enfance entre Aoste, Vieyes, Aymavilles et Villeneuve. Dans son journal, on ne trouve pas de grandes proclamations politiques. Perrin a confié qu’il s’attendait, au départ, à y découvrir davantage de réflexions sur la vie publique de l’époque ou sur le fascisme. Il y a trouvé autre chose : le récit d’une existence quotidienne, faite d’école, de famille, de montagne, de jeux, de promenades et d’études.

C’est précisément cette normalité qui rend son histoire si puissante. Pierino ne naît pas héros. Il le devient par un choix. Il raconte ses années heureuses à Vieyes, dans la vallée de Cogne, où il fréquente la petite école du village et où il vit, selon ses propres mots, l’une des périodes les plus heureuses de sa vie. Perrin a également évoqué les pages consacrées à la nature et aux alpages, des passages presque poétiques où transparaît le lien profond du jeune homme avec la montagne valdôtaine. Après l’école primaire, Pierino poursuit ses études à Aymavilles, puis à Villeneuve, avant de passer par le petit séminaire et le lycée d’Aoste. C’est un garçon intelligent, déterminé, capable de rattraper une année scolaire en étudiant seul pendant l’été. Mais la guerre vient bouleverser son parcours. Appelé sous les armes par la République de Salò, il refuse de se présenter, déserte et entre dans la clandestinité. Ce choix le conduit au sein de la bande de Vertosan, commandée par le capitaine Bautasso.

Son engagement partisan fut très bref. Pierino Chanoux rejoint la bande le 4 juin 1944. Moins d’un mois plus tard, le 30 juin, les nazifascistes attaquent la formation à Saint-Nicolas. Joseph-César Perrin a reconstitué les heures qui ont précédé la bataille : Pierino était allé chercher de la dynamite avec un mulet, partant de nuit et revenant à l’aube après une marche harassante. Il aurait pu s’arrêter, se reposer, rester à l’abri. Il choisit au contraire de retourner combattre. Au cours de l’affrontement, rendu dramatique par le déséquilibre des forces et de l’armement, Pierino reste en arrière afin de protéger la retraite de ses compagnons. La bataille est terrible : treize maquisards y perdent la vie, ainsi que plusieurs civils pris dans la violence de l’attaque. Pierino est retrouvé à Vens. Selon les éléments rappelés par Perrin, le rapport médical établi après la bataille faisait état d’une blessure par arme à feu à la tête, ce qui laisse penser qu’il aurait été capturé vivant avant d’être exécuté.

Pour son sacrifice, Pierino Chanoux reçut la médaille d’argent de la valeur militaire. La motivation rappelle ce jeune étudiant qui, bien qu’épuisé par une longue marche et par une mission de ravitaillement, reprit sa place au combat et demanda, lors du repli, à faire partie de l’arrière-garde chargée de protéger les camarades et les blessés.

La force de ce livre réside précisément là : il ne fabrique pas un mythe lointain, il rend Pierino Chanoux à sa dimension humaine. Un jeune Valdôtain, étudiant, amoureux de la montagne, fils d’une famille ordinaire, qui, à un moment décisif de l’histoire, choisit son camp.

Pour le SAVT Retraités, accueillir cette présentation signifiait réaffirmer un devoir de mémoire. La liberté, les droits sociaux, l’autonomie et la démocratie ne sont pas des mots abstraits. Ils sont le fruit de choix, de souffrances et de sacrifices. Se souvenir de Pierino Chanoux, c’est rappeler que l’histoire de la Vallée d’Aoste a aussi été écrite par des jeunes qui ne cherchaient pas la gloire, mais la justice.

En conclusion, l’éditeur Alessi a pris la parole pour dire le privilège de collaborer une nouvelle fois avec Joseph-César Perrin, qu’il a présenté comme « l’un des plus grands connaisseurs de l’histoire valdôtaine ». Un auteur, a-t-il ajouté, capable d’aborder des domaines très différents, de l’histoire des mines à celle de la Résistance, avec rigueur, compétence et une grande humilité.

Alessi a également établi un parallèle entre ce volume consacré à Pierino Chanoux et celui dédié à Ernesto Brévet, figure profondément liée à l’histoire du SAVT. Deux jeunes hommes presque du même âge, tous deux engagés dans la Résistance valdôtaine, tous deux capables de laisser une trace durable : Brévet dans l’expérience de la République de Cogne, Chanoux dans la bataille de Saint-Nicolas.

La réflexion finale de l’éditeur a ramené le public à la dimension la plus intime et la plus douloureuse de ces choix : celle des parents. Que signifie voir un fils d’à peine vingt ans décider d’entrer dans la Résistance, en sachant les risques qu’il court ? « Il faut avoir l’âge de Pierino et d’Ernesto pour dire : je fais ce choix », a observé Alessi. « Et il faut avoir l’âge de leurs parents pour dire : j’aimerais que tu ne le fasses pas. »

C’est peut-être dans cet écart entre le courage des fils et la crainte des parents que se mesure toute la grandeur de ces vies. Pierino Chanoux ne fut pas seulement un nom de la Résistance valdôtaine. Il fut un jeune homme qui, face à la dictature et à la guerre, choisit de quel côté se tenir. Et si nous pouvons aujourd’hui parler de liberté, de droits et d’autonomie, nous le devons aussi à ceux qui, comme lui, ont payé ce choix de leur vie.

G.P.